Enjeux et campagnes
La salubrité des aliments mise en péril
Voilà un choix absurde qui n’aide aucunement la population canadienne.
À l’été 2008, 22 Canadiens et Canadiennes sont morts après avoir mangé des charcuteries Maple Leaf contaminées à la Listeria. Des douzaines d’autres en sont tombés gravement malades.
Par la suite, une enquête fédérale a établi que, dans les années qui ont précédé l’éclosion de listériose, l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) n’effectuait pas les vérifications de salubrité obligatoires à l’usine des Aliments Maple Leaf qui a produit les charcuteries contaminées1. L’enquêteure, Sheila Weatherhill, a conclu qu’il y avait trop peu d’inspecteurs pour couvrir un territoire trop vaste et que le nouveau système d’inspection de la viande mis en place peu avant la crise présentait des lacunes.
Ce système – le Système de vérification de la conformité ou SVC – est encore en place et continue de se fier à l’industrie des viandes pour s’autosurveiller. Les inspecteurs passent plus de temps à examiner les rapports et les résultats de tests de l’industrie qu’à faire des inspections directes indépendantes. Certaines améliorations ont été faites, mais il y a encore trop peu d’inspecteurs pour un trop grand nombre d’usines. Ainsi, il est impossible de vérifier si toutes les usines de transformation de viande respectent les règles sur la salubrité des aliments.
Plus de trois ans après la crise de la listériose, la population du Canada est toujours exposée à des risques réels et importants en matière de santé publique. Chaque année, les Canadiens signalent environ 11 millions de cas d’empoisonnement alimentaire, et on estime que seulement un cas sur 200 est signalé. En général, les empoisonnements alimentaires ne sont pas graves, mais pour les personnes vulnérables, comme les personnes malades ou âgées, ils sont souvent mortels.
Promesse préélectorale
Dans son dernier budget, le gouvernement fédéral a donné suite à sa promesse préélectorale d’investir 100 millions de dollars dans l’inspection des aliments au cours des cinq prochaines années, dont 18 millions qui devaient être investis en 2011 et 2012. Depuis, de nouveaux inspecteurs de la viande ont été recrutés et sont en cours de formation, mais nous sommes encore très loin du nombre d’inspecteurs nécessaire pour bien protéger la population canadienne.
Il y a également trop peu d’inspecteurs dans les abattoirs et le secteur de la transformation du poisson. Nous avons aussi besoin de plus d’inspecteurs de la protection des consommateurs. Ces travailleurs et travailleuses, en plus de s’occuper de salubrité des aliments, vérifient les déclarations de l’industrie sur les quantités de sodium, de gras et d’autres ingrédients. À Toronto, par exemple, il y a seulement trois inspecteurs de la protection des consommateurs pour les dizaines de milliers de magasins de détail qui transforment, réemballent et vendent des aliments.
Certaines personnes sont plus en danger que d’autres
En raison de récentes décisions du gouvernement fédéral, certains Canadiens courent de plus grands risques que d’autres. En août 2011, le fédéral a annoncé que l’ACIA cessera d’inspecter les usines de transformation de la viande sous réglementation provinciale en Saskatchewan, au Manitoba et en Colombie-Britannique d’ici 2014.
L’ACIA fournit depuis des années un service d’inspection aux provinces pour moins que le prix coûtant. Mais voilà que la Saskatchewan, la Colombie-Britannique et le Manitoba devront inspecter toutes leurs usines de transformation de la viande sous réglementation provinciale, et ce, avec moins de la moitié du budget nécessaire, peu d’infrastructures de soutien et sans inspecteurs.
Les inspecteurs de l’ACIA continueront de s’occuper de salubrité des aliments dans les usines sous réglementation fédérale, ce qui creusera l’écart entre les normes fédérales et provinciales d’inspection des viandes.
« Pour économiser quelques sous, le gouvernement fédéral crée un système à deux vitesses d’inspection des aliments dans le cadre duquel certains Canadiens et certaines Canadiennes jouissent de normes plus élevées que d’autres qui seront confrontés à de plus gros risques », souligne Bob Kingston, président du Syndicat de l’Agriculture, qui a été inspecteur d’aliments pendant 25 ans pour l’ACIA et Agriculture Canada, dont 15 ans comme inspecteur multisectoriel.
Un incident qui s’est produit récemment dans une usine de transformation de viande en Colombie-Britannique illustre pourquoi un écart entre la réglementation et les normes provinciales et fédérales est dangereux. Le propriétaire de Pitt Meadows Meats Ltd a admis avoir caché à l’inspecteur fédéral des résultats de tests révélant la présence de la dangereuse bactérie E. coli à son installation, puis s’être détaché du système fédéral pour inscrire son installation auprès de la province pour pouvoir continuer à l’exploiter selon des normes moins exigeantes.
Il y a aussi des problèmes dans d’autres provinces qui font leurs propres inspections. En novembre 2011, le vérificateur général de la Nouvelle-Écosse a déclaré dans son rapport, que la Province ne gérait pas convenablement le processus de vérification des installations. Il a ajouté que ce processus n’était pas assez efficace pour éliminer tous les risques pour la santé publique liés à l’abattage et à la transformation de la viande.2
Peu d’aliments importés sont inspectés
En septembre 2010, au terme d’une vérification interne du programme de salubrité des aliments importés de l’ACIA, cette dernière a été critiquée pour ses lacunes en matière de stratégie, de gestion et de reddition de comptes pour assurer la salubrité des aliments importés au Canada.
De l’avis du vérificateur, « la gestion de la salubrité des aliments importés de l’ACIA comporte des lacunes, lesquelles se traduisent par de multiples secteurs présentant des risques d’exposition qui nécessitent des améliorations considérables relatives aux processus de gouvernance, de contrôle et de gestion des risques. »
Selon Bob Kingston, « [l]’inspection des aliments importés par le Canada est en fait un ensemble de mesures disparates qui ignorent certains produits alors que d’autres sont examinés, sans qu’il y ait une véritable logique en cela. » Il signale également qu’il n’y a qu’une poignée d’inspecteurs et d’inspectrices affectés à la vérification de la salubrité des aliments importés.
« Des tests et inspections proactifs, autres que la simple surveillance des tendances ou de projets, sont hors de portée des ressources d’inspection de première ligne dont dispose actuellement l’ACIA. En fait, l’inspection des aliments importés au Canada constitue l’un des éléments les plus faibles du travail de l’Agence. »
Ce qui est encore plus inquiétant, selon M. Kingston, c’est que les inspecteurs et inspectrices qui se consacrent aux aliments importés sont entièrement financés par l’industrie. « [L]eur objectif [est] purement commercial : déterminer la qualité et la cote des produits importés, par conséquent leur valeur sur le marché. Ils ne cherchent pas à identifier les menaces à la santé et à la sécurité du public », déplore-t-il.
Réclamez des changements positifs
Le gouvernement fédéral a demandé à tous les ministères, y compris l’ACIA, de trouver des moyens de réaliser des économies pouvant atteindre 10 %. Les compressions doivent être intégrées au budget fédéral de 2012.
Les discussions sur la nature et les répercussions des compressions se passent à huis clos. On ne sait pas si elles mettront un terme aux dépenses promises avant les élections.
Les inspecteurs et inspectrices des aliments veillent à notre sécurité. Le gouvernement doit investir pour améliorer le système de salubrité des aliments, et non l’appauvrir.
Cliquez ici pour réclamer des changements positifs.
Lectures complémentaires
Sécurité alimentaire : information et suggestions de mesures en faveur de la salubrité des aliments.
« Moins d’inspections alimentaires à Montréal » Metro Montréal, 17 août 2011
« Des lacunes dans l'inspection des viandes » La Presse, 18 mai 2011.
“Canadians unaware they're consuming dangerous levels of salt,” Sarah Schmidt, Postmedia News, December 7, 2011.
“Exclusive: Red tape, corporate `stalling' keeps wrongly labelled food on shelves,” Sarah Schmidt, Postmedia News December 3, 2011.
“Government allows infant-formula claims despite 'no acceptable evidence'”, Sarah Schmidt, Postmedia News November 11, 2011.
“Canadians not confident in safety of imported food, poll finds,” Sarah Schmidt, Postmedia News October 11, 2011
“CMAJ 2011 election survey: food safety,” Roger Collier, Canadian Medical Association Journal, June 14, 2011.
“Food in Canada: Eat at your own risk,” Ken Flegel MDCM MSc, Noni MacDonald MD MSc, Jane Coutts BA BAA, Paul C. Hébert MD MHSc, Matthew B. Stanbrook MD PhD Canadian Medical Association Journal, April 13, 2011.
« Le gouvernement Harper échoue en listériose », Paul Gaboury, Le Droit, 27 janvier 2010.
« Rapport de l’enquêteure indépendante sur l’éclosion de listériose de 2008 », Révision sur l’enquête relative à la listériose, le 21 juillet 2009. Pour un résumé et une analyse de l’enquête, voir « Bulletin : le gouvernement fédéral reçoit une note d’échec en matière d’inspection et de mise en vigueur de la salubrité des aliments », Sécurité alimentaire, le 27 janvier 2010.
« Listériose : les libéraux accusent Harper d'avoir été trop lent à réagir » Paul Gaboury, Le Droit, 17 avril 2009.
« Listériose: une omission suspecte » Le Devoir, 4 mars 2009.
« En bref - Listériose: l'ACIA a modifié ses règles » Le Devoir, 7 octobre 2008.
“Shifting to food industry self-monitoring may be hazardous,” Roger Collier, Canadian Medical Association Journal, October 7, 2008.
“Listeriosis is the least of it,” editorial, Canadian Medical Association Journal, October 7, 2008.
1 « Dans la période qui a précédé l’éclosion, le nombre, la capacité et la formation des inspecteurs affectés à l’usine du chemin Bartor semblent avoir été stressés en raison des responsabilités que ceux-ci assumaient dans d’autres usines, de la complexité de l’usine du chemin Bartor, notamment sa taille et ses heures de fonctionnement, et des ajustements qu’exigeait la mise en œuvre du SVC. » Rapport de l’enquêteure indépendante sur l’éclosion de listériose de 2008, Révision sur l’enquête relative à la listériose, le 21 juillet 2009. Pour un résumé et une analyse de l’enquête, voir Bulletin : le gouvernement fédéral reçoit une note d’échec en matière d’inspection et de mise en vigueur de la salubrité des aliments, Sécurité alimentaire, le 27 janvier 2010.
2 Report to the House of Assembly , chapitre 3, Vérificateur général de la Nouvelle-Écosse, le 28 octobre 2011.
Date de modification : 2011/12/14







