No 24

Le 20 août 1998

CLARIFICATION SUR UN ÉVENTUEL APPEL DU GOUVERNEMENT

Cette lettre a été soumise à plusieurs journaux à titre de document d'opinion. Elle a été préparée en consultation avec notre avocat et illustre clairement que le gouvernement n'a aucun motif sérieux pour aller en appel.

Décision sur l'équité salariale :

Le gouvernement n'a aucun motif juridique pour en appeler

Au cours des prochains jours, le cabinet fédéral va amorcer une discussion approfondie, à savoir s'il va porter en appel la décision du Tribunal sur les droits de la personne concernant l'équité salariale, du 29 juillet 1998, décision qui devrait trancher le conflit de longue date qui oppose l'AFPC au Conseil du Trésor.

Bien que les rapports des médias rapportent que le cabinet est angoissé au sujet de la décision et que le ministre des Finances semble favorable à un appel, les considérations d'ordre financier ne constituent pas un motif d'appel. De fait, il n'y a que deux motifs d'ordre juridique d'interjeter appel : ou bien le Tribunal a commis une erreur de droit, ou bien il a refusé la justice naturelle aux parties. Nous ne sommes pas des avocats, mais nous pouvons dire avec certitude que le Tribunal n'a fait ni l'un ni l'autre.

À la vérité, il y a une foule de raisons selon lesquelles, du point de vue juridique, un appel de la décision du Tribunal par le gouvernement serait malavisé.

Par exemple, pourquoi la position du gouvernement a-t-elle été rejetée de façon aussi retentissante par le Tribunal? La question centrale en litige entre l'Alliance et la Commission canadienne des droits de la personne (CCDP) portait sur la méthode appropriée de rajustement salarial qui devrait servir à déterminer l'étendue de l'écart salarial. Or, le Conseil du Trésor a produit pas moins de quatre méthodes distinctes entre le début de l'étude mixte sur l'équité salariale, en 1986, et l'argument final devant le Tribunal des droits de la personne, en 1997. Par contraste, les positions de l'Alliance et de la CCDP ont été consistantes tout au long des délibérations. Assurément, la Cour fédérale ne sera pas impressionnée par la position changeante du gouvernement dans cette question fondamentale.

Considérez, aussi, que le Conseil du Trésor n'a présenté aucun témoignage - expert ou autre - pour appuyer les diverses méthodes de rajustement qu'il exhortait le Tribunal à accepter, à divers moments. De fait, les avocats du Conseil du Trésor ont reconnu, devant le Tribunal, que la méthode du gouvernement était statistiquement peu fiable. Encore là, la Cour fédérale serait assurément peu impressionnée.

Lorsque le Parlement a institué le Tribunal canadien des droits de la personne en application de la Loi canadienne sur les droits de la personne, en 1977, il a agi de la sorte afin que les questions importantes touchant les droits de la personne puissent être examinées et réglées par des spécialistes en la matière. Il ne fait pas de doute que le Tribunal a accompli sa tâche dans ce cas-ci. Durant les quelque 262 jours d'audiences, des témoignages importants ont été déposés par des spécialistes en équité salariale et en statistique. Étant donné que les juges d'appel n'auraient pas l'avantage d'entendre les témoignages complexes et de demander des précisions, il n'y a aucun motif raisonnable de croire que la décision du Tribunal sera infirmée.

Les membres du Cabinet et les autres personnes qui sont en faveur d'un appel devraient comprendre que la Cour fédérale ne peut examiner les questions de nouveau et qu'elle n'a pas le pouvoir de substituer sa propre opinion à celle du Tribunal. De plus, la Cour, sauf dans des circonstances extrêmes qui sont nettement absentes dans le présent cas, ne peut remettre en question les constatations de fait du Tribunal, y compris le témoignage des spécialistes et d'autres qu'il a reçu. La Cour hésitera d'autant plus à le faire, dans le présent cas, vu la longue durée des audiences, la nature compliquée des témoignages, les conclusions de fait critiques et, par-dessus tout, le fait que le gouvernement a décidé de ne présenter aucun témoignage à l'appui de son projet de méthode de rajustement des salaires.

À défaut de motifs juridiques légitimes d'en appeler, le gouvernement tente d'établir l'appui en faveur d'un appel en invoquant les coûts. Manifestement, l'ampleur des coûts ne constitue pas un motif d'interjeter appel en Cour fédérale; et même si c'était le cas, le gouvernement serait sur un terrain peu solide puisqu'il a abordé et rejeté la question durant les audiences du Tribunal. En page 188 de sa décision, le Tribunal a cité le témoignage suivant de l'avocat du Conseil du Trésor : « La raison pour laquelle l'employeur n'a pas présenté de tels éléments est qu'à son avis les coûts ne constituent pas un facteur pertinent pour se prononcer sur les principes en cause. L'interprétation doit être fondée exclusivement sur des principes et non sur des coûts. »

Ce témoignage, et les déclarations faites par des Premiers ministres et des présidents du Conseil du Trésor successifs, que le gouvernement a constitué une réserve pour payer l'équité salariale, devraient fermer la porte à l'argument sur le fardeau financier.

Bref, si le gouvernement interjette appel de la décision du Tribunal, ce ne sera rien de plus qu'une démarche cynique, inspirée de motifs politiques et visant à retarder encore l'inévitable. Nous espérons que les juges qui seront saisis de l'appel, et plus encore, la population canadienne, verront l'appel pour ce qu'il est.



Daryl T. Bean

Président national

Alliance de la Fonction publique du Canada

Nycole Turmel

Vice-présidente exécutive nationale

Alliance de la Fonction publique du Canada